La crise agricole : une constante des soixante dernières années
Publié le
Malgré son rôle essentiel dans l’économie française –Sully ne disait-il pas, au XVIe siècle, « Labourage et pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée … », le monde agricole des petites exploitations vit difficilement et les crises se succèdent les unes aux autres depuis des décennies. Jean-Nicolas d’Espaignol-Lafagette, père du célèbre poète fuxéen Raoul Lafagette, en faisait l’amer constat, dans un discours qu’il tint le 9 mai 1850, lors d’une séance de la Société d’agriculture, des sciences et arts de l’Ariège :
Après avoir reconnu que l’agriculture est le premier des arts, […] constatons qu’elle est restée dénuée jusque dans ces derniers temps, de toute protection efficace, que cet abandon est une des causes majeures des désordres, des maux qui affligent les sociétés […] ».
Si l’agriculture dont il parlait n’est plus vraiment celle qui se construit, après la seconde guerre mondiale, les termes qu’il emploie résonnent encore aujourd’hui. De fait, les revendications et manifestations des agriculteurs s’articulent autour de la politique européenne et ses évolutions et autour d’un principe fondamental : vivre décemment de son travail. Les Archives de l’Ariège ont extrait de leurs fonds un florilège de documents (tracts ou pétitions) qui témoignent de ce mal-être toujours d’actualité.
Ainsi, en 1961, avant même l’entrée en vigueur de la Politique agricole commune, l’agitation paysanne a démarré dans les départements bretons pour gagner le reste du pays, comme en témoigne une pétition des paysans du canton du Fossat, du 24 juin 1961 (AD09, 253 W 116). Ce même jour, une manifestation paysanne réunira quelques 500 tracteurs dans l’arrondissement de Pamiers avec un défilé sur la RN 20 entre Saverdun et Pamiers ; les manifestations s’enchainent particulièrement dans le Saint-Gironnais. Les agriculteurs veulent protéger les exploitations familiales et être payés un juste prix pour leurs produits.
Le 1er mai 1964, 400 manifestants, agriculteurs et salariés, se rassemblent à Pamiers, pour des salaires décents, des prix revalorisés, la suppression de taxes, des mesures de protection pour les petits exploitants et des aides pour faire face aux calamités naturelles. Le 24 mai 1968, plus d’un millier d’agriculteurs manifestent le 24 mai, partout en Ariège, contre la politique agricole du gouvernement et de l’Europe avec des revendications identiques (AD09, 535 W 76).
Année du choc pétrolier, l’année 1974 est aussi marquée par une forte mobilisation agricole en Ariège. Les voies de circulation avec la Haute-Garonne et l’Aude sont bloquées, des barrages filtrants sont installés au mois d’août. Les abattoirs de Pamiers sont bloqués en janvier par de jeunes agriculteurs venus contrôler la provenance de la viande. 300 manifestants et une trentaine de tracteurs bloquent la préfecture à Foix. Ils dénoncent une baisse de leur revenu, revendiquant un revenu au moins égal au SMIC, la baisse des prix de vente, l’augmentation de leurs charges et en appellent aux consommateurs (AD09, 681 W 259).
La lutte se poursuit dans les années 1970-1980, pour l’amélioration des revenus agricoles et la possibilité de rester sur leurs exploitations alors qu’ils sont accablés par les difficultés financières et que leurs revenus sont en baisse (AD09, 685 W 58). En 1983, des pétitions comportant 1232 signatures d’agriculteurs demandent la détaxation du fuel à usage agricole. Les manifestations se poursuivront toute l’année pour la fixation rapide des prix à un niveau suffisant et contre la politique agricole européenne (AD09, 685W57).
Les années 1990 amènent leur lot de manifestations pour un revenu décent et contre la baisse des prix du bétail quand les prix à la consommation continuent d’augmenter. Les agriculteurs dénoncent les situations de faillites et la désertification des campagnes, ainsi que la concurrence déloyale des pays membres de l’Union européenne ou des pays de l’Est. En réaction au traité de Maastricht, Foix sera bloquée le 16 juin 1992 pendant une journée (AD09, 427 W 59).
Passé le XXe siècle, la colère des agriculteurs ne faiblit pas et les manifestations et blocages font régulièrement la une des médias, donnant l’impression qu’alors que tout change, rien ne change vraiment pour le monde agricole.