Les saisonniers des talcs
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Les archives de la Société anonyme des talcs de Luzenac (S.A.T.L.), conservées aux Archives de l’Ariège, permettent, au travers du statut des personnels saisonniers, de suivre le grand mouvement de protection sociale des ouvriers au cours du XXe siècle.
L’exploitation des talcs de la carrière dite de Trimouns, aux confins des territoires des communes de Lordat, Vernaux, Bestiac et Montségur, aux abords du col de La Peyre à 1800 mètres d’altitude, requiert une importante main d’œuvre saisonnière de mai à septembre-octobre. En 1904, année d’expédition de la carte postale qui les montre en action, ces hommes, qui sont employés au mois ou à la quinzaine, voire à la journée, en fonction des besoins, sont environ 300.
Beaucoup résident dans la vallée et viennent compléter le maigre revenu que leurs terres ou leurs bêtes leur rapportent, laissant leur famille en charge de l’exploitation le temps de la saison. Les étrangers y sont déjà nombreux : les « étrangers » du Massatois ou du Sauratois, du Vicdessos ou de la Barguillère, mais plus encore les Andorrans et les Espagnols, venus des provinces de Tarragone, Terruel, Cadix. Ceux qui « font la saison » ne redescendent pas sur Luzenac avant le terme de leur contrat. Ils vivent sur la carrière, passant leurs nuits dans des baraquements solides mais aux équipements des plus rudimentaires, prenant leurs repas à l’extérieur ou dans les dortoirs. Les journées de travail sont longues et pénibles. Pourtant la plupart reviennent d’année en année et pour beaucoup durant cinq à six mois.
Après la création de la S.A.T.L. en août 1905, la production de talc brut ne cesse d’augmenter à la faveur de nouveaux investissements, de la concurrence et de la demande croissante. En effet, on découvre sans cesse de nouvelles propriétés au talc et le gisement de Trimouns remplit ses promesses, comme le note, avec satisfaction, le conseil d’administration de la société le 3 juin 1910 :
Les énormes gisements dont nous disposons, la puissance et la perfection de notre outillage nous permettent d’affirmer que nous sommes mieux placés qu’aucun autre producteur sur le marché du monde pour profiter de ce mouvement.”
Le recrutement des saisonniers augmente en conséquence : en 1905, ils sont 370, en 1914, déjà 800 dont 600 Espagnols. Leur statut va également peu à peu évoluer, au fil des lois sociales et sous la pression des mouvements de revendication, comme en témoignent les trois fiches individuelles de François Bea, Henri Douere et Mohamed Belkalem. La Société consigne dans ces fiches les éléments de rémunérations mais également les dépenses du saisonnier (frais de cantine, d’achats à la coopérative ou au magasin d’entreprise de Luzenac, frais de location de couvertures…).
François Bea est espagnol, originaire de Vinebre, dans la province de Tarragone. Il effectue la saison 1913. Il n’a aucun droit à cotiser à la caisse de prévoyance de la société et la colonne « Retraite » reste vide. Henri Douere, de Gestiès, est saisonnier en 1924, comme cuisinier. Arrivé en avril, il y reste jusqu’en novembre, plus tardivement que la plupart des autres saisonniers. Il cotise à la caisse de prévoyance, preuve qu’il a assuré au moins cinq saisons au service de la société, ainsi que le prévoient les statuts de la caisse. Enfin, la fiche de Mohammed Belkalem, qui fait la campagne 1947, témoigne encore des évolutions sociales : il est immatriculé à la toute jeune sécurité sociale, créée en 1945, mais, comme tout français musulman, il se voit refuser les prestations familiales pour sa famille demeurant hors de métropole.
Avec les Trente Glorieuses le statut social des saisonniers de Trimouns s’améliorera encore, suivant en cela les évolutions de la condition de tous les salariés de l’industrie française.